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10.05.2007

Péché de jeunesse

Je retrouve ce texte, rédigé il y a presque trente ans. Je le mets en ligne par nostalgie. Le commissaire Daroy et Odile (qui a pris peu à peu la vedette) ont vécu de nombreuses aventures que lisaient quelques "privilégiés" :-) puisqu'elles étaient publiées sous la forme de photocopies. Malheureusement (ou heureusement) ces textes sont perdus.


 Le commissaire Daroy

Le tabac nuit à la santé…

Tabak schaadt de gezondheid…

Tabak schädigt die gesundheit…

AR. KB. KE 30.03.81

Le commissaire Daroy referma la porte de son bureau avec une telle violence que la Monarchie s’effondra.

Soufflée en effet par cette entrée séismique, Sa Majesté le Roi Baudouin Ier gisait lamentablement sur le sol.

- Ramassez-la ! dit-il à sa secrétaire.

Odile se leva. La balafre rouge qui lui zébrait le visage, de la commissure gauche des lèvres à l’œil droit, attestait de toute évidence qu’il l’avait surprise en pleine séance de maquillage.

- Vous vous êtes blessée ? questionna-t-il.

- C’est du rouge à lèvres…

Encore une bavure policière, pensa-t-il.

Odile restaura la dynastie, régla ses fards et s’avança timidement.

- Une tasse de café, commissaire ?

Le silence qui lui répondit n’était pas de bon augure.

Il lui montrait le dos.

Elle toussa.

Il se retourna vivement.

Elle lacha la bouteille thermos.

- J’en ai ras-le-bol, s’écria-t-il, mais vraiment ras-le-bol… Et je pèse mes mots !

Pour leur donner plus de poids, il frappa son bureau d’un tel coup de poing qu’il se mit à neiger sur l’Atomium alors que le thermomètre de la Tour Eiffel indiquait pourtant 27°Celsius.

- Mais… fit-elle.

- Il n’y a pas de mais qui tienne ! fit-il.

Un ange passa. Très vite. Etre en odeur de sainteté n’empêche pas de flairer le danger.

- Suivez-moi ! hurla-t-il sans sommation.

A la recherche de la bouteille thermos qui avait roulé sous le bureau, Odile se redressa si brusquement qu’il neigea à nouveau.

- Aie ! résuma-t-elle.

- Vous me paraissez bien nerveuse ce matin ! constata-t-il.

- Une maille de mon bas a filé ! dit-elle.

- Lancez un avis de recherche ! dit-il.

Il ne lui en laissa pas le temps.

Treize secondes plus tard, ils avaient gravi quatre étages, parcouru six cents mètres de couloir et faisaient face à l’envers d’une glace sans tain.

- Regardez-le, mais regardez-le donc…

Odile réajusta tant mal que bien ses lunettes qui avaient perdu une branche dans l’aventure et considéra…

Dans la pièce blanche qui servait usuellement aux interrogatoires, un homme, seul, assis derrière une table de bois ciré, dodelinait de la tête.

- Ecoutez-le, mais écoutez-le donc…

Pour mieux voir aussi, Odile tendit l’oreille libre.

Et une voix sentencieuse s’éleva : « le tabac nuit à la santé… le tabac nuit à la santé… le tabac nuit à la santé…

- Vous entendez ?

- Il a raison…

Un ange voulut passer. Mais la protection divine étant parfois la plus illusoire, il s’en abstint.

L’apnée est l’état le plus proche de l’asphyxie. Le commissaire Daroy s’en souvint. Il avala égoïstement une grosse goulée d’oxygène.

- Vous voyez cet individu ? Cinquante-cinq ans, fonctionnaire, trente ans de carrière irréprochable au Ministère des finances, totalise à lui seul plus d’heures supplémentaires de travail que l’ensemble de nos élus depuis l’avènement de la démocratie; respecté par ses supérieurs, mari exemplaire, époux fidèle, père aimant et dévoué; citoyen modèle, insipide, inodore et incolore, décoré pour tel comme il se doit…

- Ah ! dit Odile.

La vigueur de la pensée de sa secrétaire, la rigueur et la concision de son discours n’étaient plus un secret pour lui aussi :

- Si !

Il poursuivit toutefois…

- Et bien, cet homme si gentil, si poli, a assassiné son épouse…

- Non ?

- Oui !

Leur conversation touchait au sublime.

- Mais attention (elle se retourna : un réflexe sans doute), dans l’ordre, il l’a empoisonnée, noyée, étranglée, poignardée, découpée en morceaux et a fusillié les sacs en plastique qui lui servaient de linceuls, sacs qu’il a de surcroît pendus par acquis de conscience…

- Oh !

- Ah ?

Un ange passa par inadvertance…

- Et depuis quarante-cinq heures, cinq minutes et trois secondes, quand je lui demande le motif de son geste, devinez ce qu’il me répond…

- Tabak schaad de gezonheid ?

Dans les moments les plus dramatiques de l'existence, Odile retrouvait ses origines nordistes.

- Ya !

- Nee ?

L’ange repassa, il voulait s’assurer de la vanité de sa présence.

- Bon sang mais c’est bien sûr… Commissaire, imaginez ce brave homme. Il revient de son bureau à une heure que la décence administrative interdira de préciser puisqu’il est le seul à travailler après journée. Il trouve son épouse au lit. Il ne la réveille pas. Il étudie les derniers dossiers qui lui ont été confiés par son chef de service. L’envie de fumer le prend soudain. Il sait qu’elle lui a acheté du tabac. Il s’enhardit à fouiller son sac à main. Il apprend ainsi son infortune : un courrier enfoui ne laisse aucun doute. Tandis qu’il s’affairait à gérer le bureau, son chef de service et la mère de ses enfants s’affairaient ensemble à d’autres tâches, moins nobles certes, mais tout aussi ardues et plus torrides en tout cas. Il se fit justice. Drame passionnel, rien de bien extraordinaire…

Il s’avéra bien vite qu’Odile avait raison.

Le commissaire signa le rapport qu’elle avait rédigé et fut félicité pour sa perspicacité (la sienne s’entend).

Odile, quant à elle, vit en cela comme un avertissement divin.

A dater de ce jour son mari dut acheter lui-même ses cigarettes…

 

 

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